Rencontrez Marie-Douce Fugère, avocate non-voyante à la direction des affaires juridiques de la Société d'assurance automobile du Québec.

Jeune avocate de 30 ans, Marie-Douce Fugère vit avec une rétinite pigmentaire, une maladie dégénérative qui touche son champ de vision et sa vision centrale. « À partir de 11 ans, ma vision a commencé à dégénérer et maintenant il me reste à peine un croissant de vision sur les côtés », décrit-elle.  Ce qui ne l'empêche aucunement d'avoir une carrière florissante !

Marie-Douce est graduée en droit de l'Université du Québec à Montréal. « De nos jours, ce n'est pas comme dans les années 70, c'est beaucoup plus accessible pour les personnes vivant avec une perte de vision, explique la juriste.  Il n'est pas nécessaire d'apprendre le Code civil par cœur, il faut plutôt maitriser les concepts. De plus, toute la jurisprudence est accessible sur Internet. » Marie-Douce recommande d'ailleurs aux personnes qui vivent avec une perte de vision de consulter un professionnel pour connaître les nombreuses possibilités d'emploi. « Ça évolue tellement vite, il y a plusieurs choses qu'on peut faire, il ne faut pas se fermer de portes », recommande-t-elle.

Le parcours de Me Fugère nous le démontre bien.  Elle a fait son stage du barreau à l'Assemblée nationale du Québec, une expérience rêvée pour elle. À la fin de son stage, on lui a offert un contrat qui commençait quelques mois plus tard !  Elle n'a pas hésité à partir de Montréal où elle avait toujours vécu pour s'installer à Québec. « Je me suis rapidement trouvé un appartement, je suis déménagée, j'ai suivi une formation en orientation et mobilité dans ma nouvelle ville et me suis habituée à vivre seule pour la première fois », dit-elle fièrement.

À la même période, Marie-Douce a dû apprendre à maitriser un nouveau mode d'accessibilité sur son ordinateur.  Sa vision avait diminué et le grossissement de textes n'était plus adapté pour ses besoins. Elle perdait de plus en plus de temps à chercher sa souris sur l'ordinateur. Elle devait désormais utiliser la synthèse vocale ainsi qu'un afficheur braille.  Ce dernier remplace en quelque sorte l'écran et affiche le texte de l'ordinateur en braille pour permettre à l'utilisateur de le lire au toucher.  Avant que son contrat ne commence, Marie-Douce a consacré plusieurs jours par semaine pour relever le défi et apprendre à utiliser cette nouvelle méthode de travail.  « C'était très intensif, admet-elle, tellement que je rêvais en braille !  Quand je suis retournée à l'Assemblée nationale, je n'ai eu aucune difficulté à effectuer mes tâches efficacement. »

Après près de deux ans à l’Assemblée nationale du Québec comme conseillère juridiqueMe Fugère est de retour à Montréal à l’emploi de la Société de l’assurance automobile du Québec comme avocate.  Elle fait de nombreuses analyses de dossiers et plaide au tribunal ! Lors des entrevues pour ses emplois, la jeune avocate n'a pas hésité à expliquer comment elle fonctionne, avec l'aide de quelques adaptations. Elle en a profité pour démystifier la perte de vision. 

Photo de Marie-Douce et Gisèle

Si au départ, certains collègues se demandaient comment elle pourrait pratiquer le droit, ils ont vite été impressionnés. Sa déficience visuelle l'oblige à être rigoureuse et bien préparée, ce qui est une force dans son domaine.  Marie-Douce ne peut pas arriver en réunion et prendre connaissance d'un dossier à la dernière minute, elle doit d'abord l'avoir bien consulté, pris des notes et s'être préparée. Elle contribue donc beaucoup en réunion.    

En effet, exercer la profession d'avocate se fait différemment lorsqu'on ne voit pas. Par exemple, Me Fugère ne peut pas regarder le juge pour évaluer s'il soutient son argumentaire. Elle ne peut pas non plus lire les notes écrites à la main dans les dossiers.  Elle a donc développé ses propres stratégies pour performer dans sa profession. 

Notamment, Marie-Douce a mis en place un système avec les stagiaires. Ceux-ci l'aident lorsqu'elle a besoin de leurs yeux pour signer un document ou lire des notes manuscrites et en échange elle les implique dans ses dossiers.  Lorsqu'elle plaide, elle avise les avocats des parties adverses de sa déficience visuelle et leur demande leur collaboration afin de lui faire parvenir à l'avance les documents qui seront déposés en preuve, ce qui résulte en une meilleure gestion du litige.

« Après quelques mois, mes collègues oublient que j'ai une déficience visuelle », souligne Marie-Douce qui est très appréciée pour sa minutie, sa motivation et son esprit d'équipe.  C'est la rassembleuse du groupe !

Pour encourager les employeurs à embaucher une personne vivant avec une perte de vision, Marie-Douce Fugère n'hésite pas à dire : « À travers mes expériences, je constate que c'est un plus dans l'équipe, ça apporte de la diversité ! » ​